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Mesurer la pauvreté - le cas des chiffonniers au Mexique

Justice, Paix, Intégrité de la Création et Solidarité


Selon la Banque mondiale, en 2012, 12,7% de la population mondiale, soit 896 millions de personnes, vivaient en situation d’extrême pauvreté avec moins d’1,90 dollar par jour. S’il demeure préoccupant, ce taux a été considérablement réduit au cours des dernières décennies, en lien avec les Objectifs du Millénaire pour le Développement : en 1990, il s’agissait de 1,95 milliards de personnes (37% de la population mondiale). Les estimations de la Banque mondiale laissent espérer que la proportion de la population mondiale en situation d’extrême pauvreté passe sous les 10% pour la première fois en 2015.
Un tel décompte, s’il a le mérite de faciliter les comparaisons temporelles ou spatiales, ne rend pas compte de la complexité du phénomène que constitue la pauvreté. Au-delà d’une question de ressources monétaires, la pauvreté est aussi un cumul de privations dans différents domaines (santé, accès à l’éducation, à un logement décent, etc…). L’indicateur de Pauvreté Multidimensionnelle (MPI) développé par des chercheurs de l’Oxford Poverty & Human Development Initiative (OPHI) en lien avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) propose une mesure alternative de la pauvreté à partir des conditions d’accès des personnes à des seuils dans différents domaines constituant une vie humaine. Les résultats obtenus en appliquant cet indicateur sont souvent très différents de ceux issus de la mesure monétaire de la pauvreté. Des recherches menées par des chercheurs de l’OPHI ont ainsi montré qu’en Afrique du Sud, 11% de la population est considérée comme pauvre, que l’on utilise un indicateur monétaire ou un indicateur de pauvreté multidimensionnelle, mais que seulement 3% de la population est pauvre selon les deux indicateurs.
En prenant l’exemple des chiffonniers mexicains, ou pepenadores, qui récupèrent et trient les matériaux recyclables sur des décharges, ce texte vise à illustrer les apports d’une approche multidimensionnelle de la pauvreté.

Les différentes formes de pauvreté monétaire


Une première façon d’identifier les personnes en situation de pauvreté est de considérer qu’il s’agit de celles dont le revenu ou le niveau de vie est inférieur à un certain seuil. Ce seuil peut être fixé soit de façon relative, soit de façon absolue.
L’approche par la pauvreté relative est celle qui est utilisée en Europe : sont considérées comme pauvres les personnes dont le revenu est inférieur à un certain pourcentage (généralement, 50% ou 60%) du revenu médian de la société étudiée. En France, par exemple, le seuil de 60% correspond à 1000€ mensuels en 2013 et 8,6 millions de personnes vivent sous ce seuil.
L’approche par la pauvreté absolue est la plus utilisée pour la mesure de la pauvreté dans les pays en développement, mais également aux États-Unis : le seuil de pauvreté est défini en fonction de la somme d’argent nécessaire pour accéder à un panier de biens basiques, considérés comme nécessaires pour accéder à des standards minimaux dans différents domaines. Une application particulière de cette approche est l’indicateur de pauvreté extrême de la Banque mondiale, qui s’appuie sur le seuil de 1,90 USD par jour[Ce montant a été récemment mis à jour, remplaçant celui de 1,25 USD par jour fixé par rapport aux prix de 2005, qui remplaçait lui-même celui de 1 USD par jour fixé sur les prix de 1996], au-dessous duquel la survie des personnes est menacée.


Dans le cas du Mexique, le Conseil national d’évaluation de la politique de développement social (CONEVAL) utilise deux mesures de la pauvreté monétaire : un seuil "minimal", qui correspond à l’accès à un panier de biens alimentaires et vaut 1230 pesos mensuels (71,50€) en 2014 ; et un seuil de "bien-être" qui inclut également des biens non alimentaires (dans 12 domaines, tels que le transport, la santé, l’éducation, la communication, etc.) et vaut 2540 pesos mensuels (147,70€) en 2014.
Un autre critère parfois utilisé par les entreprises ou les ONG pour mesurer la pauvreté absolue est de l’exprimer par rapport au salaire minimum ; dans le cas du Nord du Mexique, celui-ci valait 65 pesos par jour (3,80€) en 2014.
Dans le cadre d’une recherche de terrain effectuée au sein d’une équipe de chercheurs de l’ESSEC, nous avons mené des enquêtes auprès de 903 chiffonniers, travaillant sur des décharges ou centres de tri dans 4 villes du Nord du Mexique. Des entretiens qualitatifs ont permis d’approfondir les résultats quantitatifs. Contrairement aux idées reçues sur la grande misère économique dans laquelle se trouvent ces populations, les résultats de nos enquêtes ont montré que :

  • seuls 4 chiffonniers sur 903 (0,4%) étaient en situation de pauvreté extrême au sens de la Banque mondiale (moins de 25 pesos par jour pour vivre) ;
  • seuls 8 chiffonniers (0,9%) étaient en situation de pauvreté alimentaire au sens du CONEVAL avec moins de 1230 pesos mensuels ;
  • 37 chiffonniers (4,1%) gagnaient moins d’un salaire minimum (65 pesos) par jour ;
  • 76 chiffonniers (8,4%) étaient en situation de pauvreté par rapport au seuil de "bien-être" du CONEVAL avec moins de 2540 pesos mensuels.


Ces chiffres montrent d’une part les différences importantes que peut impliquer le choix d’un seuil de pauvreté plutôt qu’un autre (le taux de pauvreté obtenu varie de 1 à 20 !) ; et, d’autre part, laisse imaginer les limites d’une mesure uniquement monétaire de la pauvreté. Quel que soit le critère retenu, la proportion de personnes considérées comme pauvres parmi les chiffonniers semble très faible. A titre de comparaison, les statistiques officielles sur la pauvreté du Mexique donnent un taux de pauvreté alimentaire au sens du CONEVAL de près de 20%. Seuls 0,9% des chiffonniers interrogés sont dans cette situation… Peut-on en déduire que la pauvreté n’est pas un problème pour ces populations ? Cela semblerait très discutable, sachant la vulnérabilité dans laquelle ils se trouvent. Sans protection sociale pour la plupart, ils sont payés à la pièce et au jour le jour, n’ont pour la plus grande majorité pas de compte en banque, et dépensent leur argent pour régler les dépenses quotidiennes, sans possibilité d’épargner, et avec le risque de s’endetter auprès d’institutions de microcrédit en cas de coup dur. Leurs conditions de vie sont souvent difficiles, ce qu’un indicateur monétaire ne permet pas d’évaluer. Dans deux des décharges étudiées, à Tijuana et San Luis R.C., certaines des personnes interrogées (une vingtaine) vivent d’ailleurs dans des tentes situées à-même la décharge, sans aucun accès aux services de base. Dans certains cas, des problèmes d’addictions expliquent par ailleurs un écart important entre le revenu gagné et les conditions de vie. S’il ne s’agit que de minorités, le fait qu’elles ne soient pas comptées comme pauvres au sens de la pauvreté monétaire est révélatrice des limites de ce type de mesures.

Le MPI, pour une approche multidimensionnelle de la pauvreté


L’indicateur de pauvreté multidimensionnelle (MPI) a été construit en 2008 par l’OPHI et le PNUD, comme un outil de mesure de la pauvreté reflétant son caractère multidimensionnel, qui vise à mieux identifier la population pauvre et le type de privations subies que l’approche monétaire. Cet outil de mesure s’inspire de l’approche des capacités, développée par Amartya Sen et Martha Nussbaum, qui définit le développement humain comme un processus complexe d’expansion des "possibilités d’être et de faire" qui se présentent aux individus.
Trois dimensions ont été retenues par l’OPHI et le PNUD pour mesurer la pauvreté dimensionnelle à travers le MPI : la santé, l’éducation et le niveau de vie, chaque dimension comprenant plusieurs composantes. Ces composantes sont présentées dans le Tableau 1. Il s’agit de domaines centraux d’une vie humaine auxquels l’accès à des seuils "basiques" devrait être garanti. Pour chaque composante, la valeur de 0 est attribuée si le seuil n’est pas atteint et la valeur 1 est attribuée s’il est atteint. Puis, le nombre de privations cumulées par une personne est calculé en faisant une moyenne pondérée sur les composantes, et la personne est considérée comme pauvre si elle cumule plus d’un certain nombre de privations (par exemple, 33% pour la version globale du MPI). Certains pays, dont le Mexique fait partie, ont développé des versions de l’indicateur adaptées aux contextes et problématiques locales, et les utilisent comme statistique alternative de la pauvreté.
Selon les estimations du PNUD, le taux de pauvreté multidimensionnelle est de 6% au Mexique. Dans le cas de nos chiffonniers, l’application de cet indicateur donne un taux de 16% avec 147 personnes en situation de pauvreté multidimensionnelle sur 903. Les domaines de l’éducation et surtout du niveau de vie (en particulier à travers l’accès à l’électricité et à des sanitaires) sont ceux pour lesquels les chiffonniers cumulent le plus de privations.



À travers cet exemple, il semble clair qu’un indicateur tel que le MPI peut permettre d’avoir une estimation plus précise des situations de pauvreté vécues par les personnes que celle obtenue avec un indicateur monétaire. Certains aspects du développement humain, notamment ceux liés au lien social et politique, sont cependant absents du MPI, et c’est pourquoi il est intéressant de le compléter par un deuxième indicateur abordant ces critères.

Le RCI, un outil pour la prise en compte du lien social


L’approche par la capacité relationnelle a été développée par un économiste et une philosophe, Cécile Renouard et Gaël Giraud. Elle s’appuie sur une anthropologie relationnelle qui considère que des notions telles que la pauvreté, le développement, la vulnérabilité ou l’exclusion ne peuvent s’exprimer uniquement en termes de conditions économiques et matérielles mais sont également et avant tout des phénomènes socioéconomiques, sociopolitiques et culturels. Cette approche a donné naissance en 2012 à un indicateur de capacité relationnelle (RCI), construit autour de trois dimensions : la possibilité de participer à des réseaux socioéconomiques, les relations personnelles/privées, et l’engagement civique. Ces dimensions et composantes de l’indicateur sont présentées dans le tableau 2. Les variables sont construites autour de seuils, comme pour le MPI : chaque composante du RCI vaut 0 si la personne souffre d’une privation dans ce domaine et 1 si la personne est au-dessus du seuil (plus le RCI est élevé, plus le développement relationnel est grand). Les dimensions sont agrégées en utilisant des moyennes sur les composantes.


Un tel indicateur permet d’approfondir les aspects du développement liés au lien social. Cet indicateur s’avère particulièrement important pour comprendre et mesurer les leviers de développement humain des populations étudiées. Dans le cas des chiffonniers mexicains, si leur intégration dans des réseaux (première dimension) est plutôt bonne, les relations privées et surtout l’engagement civique sont plus problématiques. Ainsi, 83% des chiffonniers interrogés déclarent n’avoir aucune confiance en des inconnus et 58% ne participe à des actions collectives que par obligation (les groupes étant dirigés par des syndicats souvent autoritaires), alors que 18% n’ont aucun ami et près de 40% n’ont personne en dehors de leur famille sur qui compter financièrement en cas de coup dur. Couplés à des analyses qualitatives qui permettent d’approfondir notamment la question de la vulnérabilité à l’égard des syndicats et celle de l’estime de soi, ces chiffres mettent en avant la dimension relationnelle de la pauvreté et de l’exclusion, encore absente des principaux outils de mesure statistiques.


Hélène L’Huillier,
doctorante à l’Université de Lille 1
et ingénieure de recherche à l’ESSEC,
programme CODEV, mai 2016.


Cet article est issu du site Jpic-assumpta.org


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