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Marie-Eugénie, Notre Dame et Lacordaire

Trésors d’archives


La Cathédrale Notre Dame est en effet un lieu fondateur pour l’Assomption. En ces jours où le monde entier a vécu douloureusement l’incendie de ce lieu-source pour notre foi et pour notre Congrégation, il est bon de se replonger dans ce que nos Archives nous offrent au sujet de l’expérience de Marie Eugénie en ce lieu. Nous possédons en effet quelques textes originaux, écrits de la main même de Marie Eugénie, qui sont de vrais trésors.


"C’est vers la fin de l’été de 1838 que j’ai vu pour la première fois le P. d’Alzon. Je venais d’avoir 21 ans. Pendant le Carême de 1836, j’avais assisté aux Conférences du P. Lacordaire. Pour y avoir place, nous arrivions longtemps d’avance. J’avais ainsi de longues heures de prière à Notre-Dame, c’est là que me vinrent les premières pensées de vocation religieuse" [1].


C’est ainsi Marie Eugénie évoque les conférences du Carême 1836 à Notre Dame dans un petit cahier de souvenirs dont nous conservons l’original aux Archives.


Elle parle encore, dans une conversation sur les commencements de la Congrégation, datée du 30 avril 1881, en la Fête de Sainte Catherine de Sienne, de ce temps fort de Notre Dame :


"En 1836, j’avais entendu les conférences du père Lacordaire à Notre-Dame. J’étais alors chez madame Foulon, ma cousine. Grâce à une famille inféodée au Chapitre de l’Église, nous avions pu nous faire assurer trois places près du banc d’œuvre ; mais, comme il y avait beaucoup de monde, nous arrivions pour la grand’messe de dix heures, et nous restions à l’église jusqu’à la conférence, qui commençait à une heure, ce qui nous donnait un temps considérable pour prier. Ce fut pour moi une grande grâce ; je n’ai jamais mieux prié que dans cette église, et c’est là, pour la première fois, que j’eus la pensée de ma vocation" [2].


Dans une lettre au Père Picard, écrite en 1862 [3], dont on peut trouver le texte dans le 2ème volume des Textes Fondateurs, elle se lance dans une histoire de la fondation et de nouveau, on peut l’imaginer aisément sous les arceaux historiques de la cathédrale, au milieu d’une foule bigarrée qui rappelle les générations ayant déjà prié en ce lieu et annonce les générations à venir :


"Je veux enfin commencer aujourd’hui le compte-rendu que vous m’avez demandé des commencements de notre Institut (…) Les premiers mouvements de ma vocation me sont venus sous les voûtes de Notre - Dame pendant les conférences de 1836. Je dis les premiers mouvements, car c’était encore quelque chose de vague, d’indécis, le désir de me consacrer à la cause de Dieu et de l’Église sans savoir ni où, ni comment. La parole du P. Lacordaire réveillait ma foi et me déterminait à me ranger tout entière du côté de la vérité. Les longues heures que je passais à l’attendre, et l’Église elle-même où tant de générations chrétiennes avaient passé et dont les profondeurs me semblaient réservées aux pas de ceux dont la vie est toute consacrée à Dieu, agissaient aussi profondément sur moi. Dieu avait, je crois, mis une première touche sur mon âme à la première communion, mais je ne l’avais pas compris. C’est à Notre-Dame que je commençai à entendre sa voix".


Après cette "conversion" à Notre Dame, dont le mémorial apposé sur la chaire de la cathédrale a résisté à l’incendie, naît un échange avec le Père Lacordaire. Marie-Eugénie poursuit, dans sa lettre au Père Picard :


"À la fin des conférences, je désirai vivement voir le P. Lacordaire. Mon esprit avait passé par des doutes, j’avais aussi des difficultés de position. Il me conseilla beaucoup de lectures sérieuses, il m’indiqua M. de Maistre, M. de Bonald, Bourdaloue, etc., et sans admettre la pensée de vocation dont je lui dis un mot, il me dit sur la vie religieuse des choses magnifiques que je n’ai jamais oubliées. Il me la représenta comme le don qu’une âme fait de soi à Jésus-Christ pour l’aider dans l’œuvre du rachat de l’humanité, chacun selon son attrait, les uns par la souffrance, les autres par l’apostolat ou les bonnes œuvres. Il prit pour exemple l’Ordre de la Rédemption des captifs, où l’on promet à Jésus-Christ de se faire esclave pour la délivrance de ceux qu’il est venu racheter, formam servi accipiens. Il était alors aumônier de Mme de Swetchine, et c’est dans les deux petites chambres qu’elle lui donnait dans son hôtel qu’il me reçut.
Ma résolution à partir de cette époque fut de devenir sérieusement et véritablement chrétienne, non pas à la manière du monde, mais à la manière de l’Évangile. Je passai l’année à lire, à prier souvent, comme je pouvais, car je n’avais point de guide, et j’étais fort peu instruite de tout ce qui touche le service de Dieu".


Dans la conversation de 1881, déjà citée, Marie-Eugénie reprend également le récit de cette première rencontre avec Lacordaire :


"Je m’arrangeai pour voir le père Lacordaire, à la fin de ses conférences, sans que personne le sût ; il m’a mise dans l’état le plus violent où l’on puisse mettre quelqu’un. J’avais arrêté mon rendez-vous avec lui chez madame Swetchine. J’y fus accompagnée par une vieille femme de chambre. On nous conduisit dans l’appartement qu’occupait le père Lacordaire, et on nous fit attendre dans une première chambre. La bibliothèque me causa un certain étonnement : c’étaient tous des livres romantiques et des temps modernes, Benjamin Constant et autres. Arrive le père Lacordaire, ou plutôt l’abbé Lacordaire, car il n’était pas encore religieux, mais il était déjà d’une extrême réserve, d’une grande modestie, levait à peine les yeux. Seulement, après m’avoir introduite seule dans une deuxième chambre où il travaillait, et au fond de laquelle on apercevait une alcôve, il commença par fermer le verrou. J’étais, par mon éducation, la personne la plus craintive de se trouver seule avec des hommes. Quand je le vis fermer le verrou, mon premier mouvement fut de mesurer dans mon esprit la distance de la fenêtre au jardin, et je me mis à fondre en larmes. Lui, qui ne comprenait rien à mon désespoir, parut assez étonné et me dit : "Mademoiselle, mais remettez-vous".
Je me remis, et je n’ai jamais oublié la comparaison qu’il me fit alors, pour me donner l’idée de ce qu’est la vie religieuse. "Par exemple, dans les Ordres anciens qui se sont fondés dans l’Église, il y avait l’Ordre de la Merci : c’étaient des personnes qui, sachant que d’autres étaient esclaves, s’offraient à tout sacrifier, leur liberté même, pour racheter les captifs et les donner à Jésus-Christ. Voilà ce qu’est la vie religieuse : une donation de soi-même pour sauver les âmes".
Après avoir causé quelques instants, il me donna une liste de livres à lire, et je ne le revis plus. Je lus beaucoup de ces livres, il y en avait de bien choisis : les Mélanges de monsieur de Bonald, les ouvrages de monsieur de Maistre, les Mystères de Bourdaloue".


Si, après cette rencontre, la jeune Anne Eugénie ne revoit pas le Père Lacordaire pour une direction spirituelle, le départ de l’Abbé Combalot va conduire la nouvelle fondatrice à reprendre contact avec le Père Lacordaire en 1841. La confiance dont elle fait preuve est touchante :


"Je ne saurais, mon père, trouver aucune excuse pour venir vous ennuyer de moi de si loin. Permettez-moi donc de n’en pas même chercher, et de vous dire en toute simplicité qu’il me semble souvent que, m’ayant fait beaucoup de bien autrefois, vous pouvez être destiné de Dieu à achever de me sauver et de me rendre conforme à J.C., en me faisant sortir de mille troubles, dans lesquels je ne pense guère pouvoir être secourue que par vous" [4].


À cette occasion, elle revient sur l’expérience de sa première communion :


"Mais Dieu dans sa bonté m’avait laissé un lien d’amour" puis à l’expérience de Notre-Dame et à son contexte : "Un nouveau changement me mena près de femmes très pieuses, et ce fut là peut-être mon plus grand danger. Elles m’ennuyèrent, elles me parurent étroites, et quoique j’eusse repris près d’elles mes confessions annuelles de Pâques, jamais peut-être je n’eus si fort l’esprit du monde, et je ne fus si près de mépriser celui de Dieu. C’est alors, mon père, que la miséricorde qui me poursuivait m’amena sous votre chaire. Puisqu’il fallait suivre un carême, j’avais choisi le vôtre. La grâce m’y attendait. Votre parole répondait à toutes mes pensées, elle expliquait mes instincts, elle achevait mon intelligence des choses, elle ranimait en moi cette idée du devoir, ce désir du bien tout prêts à se flétrir en mon âme, elle me donnait une générosité nouvelle, une foi que rien ne devait plus faire vaciller. Je ne vous dirai pas, mon père, de mesurer ma reconnaissance ; ces bienfaits-là ne s’acquittent qu’au Ciel, mais je puis dire que depuis ce temps, il n’y a pas eu pour moi de sacrifice ni de prière où votre souvenir n’ait pris la première place. C’était la dernière année de vos Conférences. Avant votre départ pour l’Italie, j’osai vous demander quelques instants et quoique je n’aie fait alors que vous entretenir de mes doutes, des difficultés de ma position, et que mes premières pensées de vocation religieuse n’aient guère excité que votre sourire, cependant j’étais réellement convertie et j’avais conçu le désir de donner toutes mes forces, ou plutôt toute ma faiblesse à cette Eglise qui, seule désormais à mes yeux, avait ici-bas le secret et la puissance du bien".


C’est ensuite sur son expérience douloureuse de l’Eglise qu’elle se confie à Lacordaire.


Dans une autre lettre, Marie-Eugénie semble induire une relation épistolaire dans la durée, relation qui lui permettrait de trouver auprès du Père un conseil avisé :


"Mon révérend père, J’ai tardé à vous remercier des conseils que renfermait votre réponse, mais je ne l’ai fait qu’afin de me renfermer exactement dans les bornes de la permission que vous avez bien voulu m’accorder de m’adresser à vous lorsque j’aurais besoin d’un conseil positif. Désirant aujourd’hui vous en demander quelques-uns avec toute la simplicité d’absolue confiance dans laquelle je suis devant Dieu disposée à m’adresser à vous, je vous demanderai, mon père, la permission de répondre d’abord à votre lettre, et de vous dire les désirs que j’apporte dans la communication dont vous voulez bien m’accorder la grâce" [5].


Les désirs qu’elle exprime pour vivre sereinement cette relation sont intéressants : l’entière liberté pour le Père Lacordaire de répondre ou de ne pas répondre à ses sollicitations ; la liberté encore de ne pas répondre aux questions de Marie Eugénie si elles sont trop indiscrètes ; la possibilité de faire toute les questions qu’il jugerait utiles pour mieux comprendre ; la liberté pour Marie Eugénie d’exprimer, le cas échéant, sa difficulté à répondre ; la miséricorde pour l’excès de naïveté dont elle fait preuve quelquefois…
En réponse à cette confiance, le Père Lacordaire démontre toujours un grand soutien à Marie-Eugénie, comme en témoigne certaines lettres originales que l’on peut consulter aux Archives.


Voici quelques exemples éloquents :

  • "La confiance et la persévérance sont les vertus dont vous avez le plus besoin et je prie Dieu de vous les accorder" (au sujet des Constitutions) [6].
  • "Ecrivez-moi quand vous voudrez ; je vous répète que vous ne me fatiguerez jamais, et je vous répondrai toujours du mieux que je pourrai. Je serai aussi simple avec vous que l’êtes avec moi" [7].
  • Votre dernière lettre "m’a consolé en m’apprenant que vous étiez tranquille du côté de l’autorité diocésaine, à laquelle vous avez enfin inspiré confiance, et qui ne cherchera plus à modifier vos règles dans un sens opposé à la vocation que Dieu vous a inspirée. C’est un très grand point de gagné, le reste viendra en son temps. Nous ne devons jamais être pressés avec Dieu, étant assurés par la Sainte Ecriture que ses voies ne sont pas nos voies et qu’il faut tout faire avec force et douceur" [8].


L’expérience de Marie-Eugénie à Notre Dame et la belle relation qui a suivi avec Lacordaire font vraiment de cette cathédrale un lieu unique pour l’Assomption. Parmi les "trésors" des Archives, on peut trouver les brouillons des lettres n °1501 et 1502, écrits de la main de Marie-Eugénie, ainsi que les originaux d’une douzaine de lettres du Père Lacordaire, entre 1841 et 1850… Avis aux amateurs qui souhaitent étudier cette correspondance !


Sœur Véronique Thiébaut,
Archiviste de la Congrégation
Avril 2019


[1Archives des Religieuses de l’Assomption, n°1505

[2Cf. Textes Fondateurs, Volume 2

[3Marie-Eugénie, Lettre au Père Picard, n°1509, 8 novembre 1862, in Textes Fondateurs, Volume 2

[4Marie-Eugénie, Lettre au Père Lacordaire n°1501, 13 décembre 1841

[5Marie-Eugénie, Lettre au Père Lacordaire n°1502, 4 février 1842

[6Lettre du Père Lacordaire à Marie-Eugénie, 19 novembre 1841, original conservé aux Archives

[7Lettre du Père Lacordaire à Marie-Eugénie, 10 mars 1842, original conservé aux Archives

[8Lettre du Père Lacordaire à Marie-Eugénie, 5 octobre 1842, original conservé aux Archives



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Commentaires

Martine - 16 juin, 22:05

Merci Véronique pour les documents mis à notre disposition d’une manière intéressante qui invite à la lecture.
En plus c’est facile d’accès pour tout le monde. Je viens de faire un tour de ce qui a été posté. c’est émouvant de lire tout cela. Bonne suite dans ta belle mission !

Brigitte Coulon - 10 juin, 18:54

Un grand, grand merci pour tous ces textes qui retracent le lent chemin de conversion de MME. C’est une grande richesse pour l’Assomption de pouvoir suivre ce cheminement. Et merci surtout aux traductrices pour ce bon travail

Sr Isabelle-Eugénie - 16 mai, 16:26

Mille merci Véronique. C’est une excellente idée d’avoir mis aussi les photos des lettres.
C’est bon aussi de se rappeler cette première rencontre avec le Père Lacordaire et comment Marie Eugénie le raconte.
Merci pour ce partage

Ana Senties - 11 mai, 20:29

Gracias Véro
Es muy interesante esta publicación sobre el significado de "Notre Dame" en la vida de María Eugenia.
Gracias por estos estudios que publicas cada mes, gracias por la traducción en 3 idiomas que permite a todos redescubrir nuestra historia !!


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