Vous êtes ici:

Lituanie - L’école Versmé

Europe du Nord


- Matthieu, le porte-bonheur


La sonnerie de l’école est un extrait de "Casse Noisette". Au son de la musique je gravis rapidement l’escalier, un tas de papiers dans les mains. La classe de Religion est au troisième étage, je ne peux pas arriver en retard, sinon pas moyen de maîtriser les 4èmes C ! Arrivée au deuxième palier, j’entends du bruit : rires, cris, course. Et surgit devant moi un groupe de grands gaillards de 2nde entourés de filles de leur classe et de 5ème. Tout ce monde crie. Un des garçons porte Matthieu sous son bras. Matthieu est le nain de notre école, un personnage : toujours le sourire aux lèvres, il ne comprend pas tous les exercices de grammaire ou de maths, mais il court après ses camarades aussi vite que peuvent le porter ses petites jambes, il rit beaucoup est prononce les « r » du fond de la gorge, comme un Français. Peut-être pourrait-il parler Français sans accent, mais sans doute n’apprendra-t-il jamais de seconde langue…
D’un ton sévère j’ordonne au grand de 2nde de déposer Matthieu et je commence à les gronder : comment osent-ils se jouer ainsi de plus petits, et handicapés par-dessus le marché ! Mais eux me répondent : "Sr Danguole, on ne se moque pas, on ne fait rien de mal !" - "Comment ça ?! Je vous ai vus !" - "Mais non", m’expliquent-ils, à moi, nouveau professeur, "Matthieu dit qu’il porte bonheur, alors on l’a attrapé et on le porte à notre classe pour le contrôle d’anglais. Cela ne lui fait rien, au contraire, il aime ça !"
Cette histoire, je la raconte souvent comme un exemple d’intégration réussie, et comme une leçon que j’ai moi-même reçue. L’intégration, ce n’est pas que des élèves handicapés atteignent les meilleurs résultats académiques imaginables, ce n’est pas qu’ils soient des forts en maths. C’est l’amitié, le respect, l’expérience vécue au quotidien, que chacun a sa place et que nous avons besoin les uns des autres.
J’ai su après que dans les contes populaires lituaniens les petits nains comme les elfes portent bonheur aux maisons où ils habitent. C’est ce que dit la grand-mère de Matthieu, et ce n’est pas, bien sûr, un diagnostic scientifique sur la maladie de cet enfant, mais cela a plus de sens pour moi, comme pour les élèves de 2nde qui ne croient pas aux contes mais qui aiment sincèrement le petit handicapé de 5ème et savent jouer avec lui.

- Un peu d’histoire

JPEG - 7.7 ko

Voilà juste un an la communauté de Vilnius a plongé plus profondément ses racines dans la tradition de la Congrégation, et nous croyons que cette décision, fruit d’un long discernement portera de bons fruits : l’Assomption, en commun avec le diocèse est devenue fondatrice de l’école catholique "Versmé" (en Français « la Source »). L’école existait déjà comme école publique, fondée il y a près de 20 ans par une laïque, Alvyra Galkiené, qui est la première promotrice en Lituanie de l’intégration des élèves handicapés dans les institutions scolaires. La situation politique et les difficultés financières avaient jusqu’à présent empêché l’école de devenir école libre, mais depuis ses débuts elle vivait d’un esprit ouvertement catholique et était soutenue par l’archevêque de Vilnius, le cardinal Audrys Juozas Backis. Des sœurs d’une congrégation diocésaine y travaillaient, mais dernièrement, suite à de grosses difficultés internes, elles ne pouvaient plus prendre de responsabilités éducatives dans l’école. De notre côté, nous vivions un processus intensif de prière et de discernement sur l’avenir de l’Assomption lituanienne : d’un côté nous désirions fonder une deuxième communauté hors de Vilnius et nous étions invitées dans un autre diocèse ; de l’autre côté la directrice de l’école, où déjà travaillaient quelques sœurs (Alma, Jurgita, puis Jolanta), nous pressait d’en prendre la responsabilité pour qu’elle puisse devenir légalement école privée catholique. Nous pensions bien qu’il nous fallait fonder une petite institution éducative qui incarne le charisme éducatif de l’Assomption, mais de là à prendre toute une école…
Les circonstances politiques nous ont fait avancer : une nouvelle loi a décrété que seules les écoles confessionnelles pourraient garder les élèves du primaire jusqu’à la terminale ; partout ailleurs les écoles deviendraient écoles (primaires), collèges (11-15 ans) ou lycées (16-18 ans). Si nous voulions que les élèves handicapés puissent suivre un cursus complet dans cette école unique en son genre, si nous croyions en un processus éducatif chrétien qui accompagne l’élève du primaire à la terminale, alors il fallait s’engager. Ainsi menées par Dieu de l’intérieur et de l’extérieur nous sommes devenues fondatrices de l’école privée catholique "Versmé", en partenariat avec le diocèse et nous sommes officiellement responsables d’y mettre en œuvre le projet éducatif de Marie Eugénie. Nous espérons que l’audit qui aura lieu en octobre confirmera notre qualité d’école dite "gymnase", où les élèves étudient jusqu’au bac.

- L’école, de l’intérieur


Quelle est la spécificité de notre école ? Elle a 680 élèves, dont 103 ont des besoins éducatifs spéciaux, c’est-à-dire qu’ils ont un handicap mental ou physique. Ces élèves sont intégrés dans les classes, ce qui veut dire que dans chaque classe il y a 4-5 handicapés. Dans presque chaque classe il y a un assistant-éducateur qui prête ses jambes à l’élève qui ne peut se déplacer, ses mains à celui qui est atteint de paralysie cérébrale et ne peut écrire, ses oreilles à celui qui n’a pas entendu la question du professeur ou la réponse d’un camarade etc. C’est une école ou chacun est connu par son nom, où la dignité des plus faibles est reconnue, on y respire un esprit de famille qui convient bien à l’Assomption. Le charisme de Marie Eugénie trouve une bonne terre où s’enraciner. Je voudrais vous donner quelques exemples de signes du Royaume que je vois depuis un an.


Un étranger qui t’aime
Parmi les élèves de la classe dont je suis responsable il y a Camille, atteinte de paralysie cérébrale. Elle marche difficilement, mais elle participe à tout aussi activement que possible. Un soir nous sommes allés en excursion avec les élèves et leurs parents, visiter le vieux Vilnius avec un historien, à la découverte de tous les lieux hantés par des fantômes ! L’excursion s’est terminée par l’ascension de la coupole de l’église St Casimir. Il fallait monter l’équivalent de 20 étages par un escalier en colimaçon. Je pensais que Camille resterait en bas avec son papa ou sa sœur… mais je l’ai entendue tout en haut s’exclamer avec les autres sur la belle vue qu’on avait sur les toits de Vilnius. Elle était juchée sur les épaules de son père et voyait tout d’encore plus haut que nous ! Ce n’est qu’à la fin de l’année scolaire que j’ai appris que son père n’est pas son vrai père. Celui-ci a quitté la maman et la sœur de Camille. Hélas cela arrive fréquemment… il est dur pour des parents de renoncer à leurs rêves de réussite et d’accepter les limites de l’enfant handicapé. Gintas a épousé la maman de Camille quand celle-ci avait déjà commencé l’école. Un autre enfant est né, et Camille a maintenant un petit frère. Cette histoire, qui me touche humainement, me fait aussi penser à Dieu. Dieu, le Père qui porte le plus petit et lui fait voir plus que les autres. "Si ton père et ta mère t’abandonne, le Seigneur ne t’abandonnera pas", et Il le manifeste par le geste d’amour d’un étranger qui t’adopte.


La classe la plus écologique et la honte des 4ème.
L’école a initié cette année un projet écologique : « Deviens éco - logique ! » Ce n’était pas seulement une question de mode, ou bien à cause de l’engagement JIPC de la Congrégation. Nous avons aussi été motivés par notre environnement menacé – désordre ambiant et problèmes matériels. L’école occupe les locaux d’un ancien jardin d’enfants. Il y a bien un corps de bâtiment nouveau avec une salle de sport qu’on peut nous envier, mais ailleurs le toit prend l’eau et le vent froid de l’hiver lituanien passe par les fenêtres vétustes. Les robinets qui gouttent et les lumières oubliées dans les classes rongent centime par centime notre budget déjà déficitaire. Les membres du Conseil des élèves, après avoir inspecté les lieux ont décrété : "Nous voulons une école autre !" Et le projet a commencé, animé par une équipe de professeurs et sœur Jolanta. Ils ont organisé sur toute l’année un concours de la classe la plus ordonnée. Les gagnants ont eu droit à un weekend dans un très beau parc naturel. Quant à la classe perdante (des 4èmes), elle a eu droit à un balai ! Il y a eu aussi toutes sortes d’actions de sensibilisation, classement des déchets, semaison de fleurs etc. L’an prochain on continue, et il y aura un concours de crèches écologiques !


Pèlerinage pour les professeurs en Italie
Nous avons organisé un voyage à Rome cet été, auquel ont participé des professeurs et des parents d’élèves. En route nous nous sommes arrêtés au sanctuaire marial polonais de Czestochowa, à Padoue, Venise et, au retour, à Assise. Le but du voyage était Rome, cœur de l’Eglise. Les impressions et expériences vécues ont dépassé les attentes des participants. Beaucoup de beauté et de prière, mais aussi le plaisir de manger une glace auprès d’une fontaine, tout en parlant tout spontanément de choses de la Foi avec une collègue. Nous avons fêté l’Assomption chez nos sœurs de Genzano avec leurs Amis. La messe a été célébrée par l’aumônier de notre école qui venait juste d’arriver à Rome pour ses études. Cette fête a été un des sommets de tout le voyage. En effet ce sont les rencontres qui nous changent, plus que les monuments ou les paysages, si beaux qu’ils soient. Les participants ont été séduits par l’accueil de nos sœurs, avancées en âge, mais si ouvertes, si simples, si amicales avec tous ! Merci pour leur témoignage et pour celui de leurs Amis. Une autre rencontre qui a été pour tous un évènement : l’audience avec le Pape à Castel Gandolfo. Benoît XVI a salué et béni en lituanien l’école Versmé. Nous avons reçu cette bénédiction comme un cadeau et une promesse.

- Un temps de grâce pour la communauté


La nouvelle mission reçue au service de l’école est un défi pour toute la communauté. Nous sommes reconnaissantes pour le soutien reçu de notre Province et de la Congrégation, soutien matériel mais surtout encouragement amical, intérêt manifesté et partage d’expérience. Nous sentons toutes que nous vivons un Kairos, un temps de grâce. Nous sentons la responsabilité d’offrir à la société et à l’Eglise de Lituanie ce trésor de la Congrégation. C’est une joie, en même temps qu’un rude labeur d’approfondissement, de traduction, d’adaptation et de transmission. Des Amis y sont associés, et nous voyons bien que le charisme éducatif de l’Assomption répond à une attente chez nos collaborateurs à l’école. Nous nous engageons dans une nouvelle étape qui est à long terme. Il s’agit de l’Education qui participe à la transformation de la société, n’est-ce pas ce dont rêvait Marie Eugénie ? Ce même rêve nous habite et nous dynamise. Notre nouvelle mission est le lieu où Dieu nous attend et nous accompagne.

Vos sœurs de Vilnius

PS. Les noms des élèves ont été changés.



Documents

Dans la même rubrique


Ajouter un commentaire



Informations légales

Ce site est édité par "Religieuses de l’Assomption" :

Ecusson
  • Religieuses de l’Assomption - 17, rue de l’Assomption 75016 Paris - France
  • Tél +33 (0) 1 46 47 84 56
  • Fax + 33 (0) 1 46 47 21 13

S'inscrire à l'info-lettre