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Un tsunami djihadiste contre les chrétiens du Niger

Niger

Deux motifs m’ont poussé à écrire cet article. Un premier, le fait d’avoir vécu plusieurs années avec les chrétiens du Niger, et les liens d’amitié et de solidarité qui unissent, depuis quinze ans, la paroisse catholique d’Oléron et les deux diocèses de l’Église du Niger. Un deuxième : beaucoup de Français, encore sous le choc des assassinats barbares de Paris, ont ignoré ou sous-estimé la gravité des événements survenus au Niger, et ailleurs, à la suite de la "une" de Charlie Hebdo.

À Zinder et Agadès le vendredi 18 janvier 2015, et à Niamey le lendemain, des hordes de jeunes désoeuvrés, manipulés par des meneurs islamistes, proches ou non de la secte nigériane Boko Haram, prenant prétexte de la "une" de Charlie Hebdo montrant le prophète de l’islam, se sont rués, en quelques heures, sur tout ce qui représentait une présence chrétienne (lieux de culte catholiques ou protestants, écoles, centres de santé, domiciles des chrétiens…) ou simplement une présence française, occidentale (le Centre culturel franco-nigérien de Zinder, et sa bibliothèque, par exemple).

Sur le territoire nigérien, 48 églises ou temples, des logements de prêtres et de religieuses, des maisons de chrétiens ont été pillées, saccagées, et brûlées… Attaques systématiques, où les assaillants se relayaient en se passant les bidons d’essence ! Des chrétiens ont eu la vie sauve, grâce à des voisins musulmans, ou avec la protection de l’armée. À Niamey, le samedi, l’armée a lutté pendant quatre heures pour repousser les assaillants, qui voulaient s’en prendre à la cathédrale, à l’évêché et aux écoles primaires de la Mission catholique.

Bilan humain : une dizaine de morts, de nombreux blessés, les chrétiens de tout le pays sous le choc, tétanisés par la peur… Bilan matériel : probablement plus d’un milliard de francs CFA. Plus de 60 ans de travail au service du pays compromis : écoles, centres de santé, de promotion féminine, actions caritatives, développement… Beaucoup de chrétiens ont tout perdu… sauf la foi et la capacité de pardonner malgré tout ! Sur le site internet du diocèse de Maradi, une jeune chrétienne brandissait une pancarte : "Je suis Nigérienne, je suis chrétienne. Je ne suis pas Charlie ! Pourquoi brûler mon église ?"

L’ampleur de ces émeutes a surpris tout le monde : le pouvoir politique, les autorités musulmanes et chrétiennes. Le président du Niger, Mahamadou Issoufou, était venu à Paris le dimanche 11 janvier. Dans la semaine suivante, sentant le danger, il avait interdit la diffusion de Charlie Hebdo sur tout le territoire. Peine perdue ! Le samedi soir, après les émeutes, il s’est adressé à son peuple : "Ces églises qui sont brûlées, pouvons-nous accepter qu’elles le soient au nom de notre religion ?" Dès le lundi, il décrétait un deuil national de trois jours. A Niamey, une délégation de la Commission Nationale des Droits Humains a rencontré les évêques pour leur dire leur indignation et la compassion devant ce drame qui a frappé si durement les chrétiens. Le mercredi, les évêques catholiques et le représentant des Églises évangéliques de Niamey sont allés voir les Oulémas, les représentants officiels de la communauté musulmane. Plus largement, au fil des jours, beaucoup de musulmans ont exprimé leur honte auprès des chrétiens : "Pardonnez-nous ! Ce n’est pas notre islam ! »

Jusqu’à nouvel ordre, les évêques ont suspendu toutes les activités (écoles, santé, développement, alphabétisation…) initiées par les deux diocèses. « Il va falloir réparer, reconstruire, et pour cela récolter des fonds ! Nous n’avons plus rien !"

Le dimanche 25 janvier, les chrétiens se sont rassemblés quand même dans leurs églises en ruine, sans les vêtements et objets liturgiques habituels, pour manifester qu’ils restent vivants, debout dans la foi, l’espérance et le pardon. J’ai été émerveillé par les témoignages de ces chrétiens qui s’expriment sans haine dans le cœur, même s’ils reconnaissent que c’est difficile de pardonner et de garder au cœur la parole du Christ : "Aimez vos ennemis."

Le choc est d’autant plus rude que depuis de nombreuses années entre musulmans et chrétiens il y avait un bon climat de respect, et de dialogue. Quelles traces laisseront dans le cœur des chrétiens et des musulmans ce « tsunami » de violence et de haine qui a submergé le Niger ?
Sans oublier que la pression destructrice de la secte Boko Haram, du nord Nigéria, n’a jamais été aussi menaçante pour les pays voisins, le Niger, le Tchad et le Cameroun !

Ces événements dramatiques du Niger et d’autres pays doivent nous interroger aussi en France, sur notre sens de la responsabilité, sœur jumelle de la liberté ! A l’heure d’Internet, des téléphones portables et des réseaux sociaux, le moindre dessin peut allumer des incendies et faire beaucoup de victimes innocentes à des milliers de kilomètres ! Dire non à la barbarie, défendre la liberté de penser, de dire, d’écrire : oui, assurément. J’ai participé au rassemblement citoyen du 11 janvier, et je ne le regrette pas ! Mais maintenant, le temps n’est-il pas venu de prendre du recul calmement, de débattre sans nous invectiver, en dépassant notre hexagone ?

"Ainsi va le monde : des chrétiens africains paient au prix fort la parution d’un journal français qui tourne systématiquement leur foi en dérision, écrit J.P. Denis, dans son éditorial de La Vie"… Ce n’est pas le choc des civilisations, mais des cynismes et des simplismes ! Le monde dans lequel nous vivons est pluriel, complexe… Pour le meilleur et pour le pire, nous habitons une planète métissée… Un trait d’humour est pris au second degré par un Français moyen, mais il sera lu à Niamey ou à Pesschawar par des analphabètes de l’image ou ceux qui les manipulent. Peut-on en faire abstraction ? » Liberté, oui… mais sans oublier sa sœur « Responsabilité » !
 
Albert Yon
25 janvier 2015


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