Vous êtes ici:

Paris : Remise de la Légion d’honneur à Sr Cécile Renouard

France

Vendredi 4 mars 2016, Monsieur Nicolas Hulot a remis les insignes de Chevalier de la Légion d’honneur à Alain Grandjean et Sr Cécile Renouard. Voici le texte de Sr Cécile.


Merci Nicolas… et aussi merci à toi Alain, et à vous tous, de me donner l’occasion de vivre ce jour avec vous.
Recevoir la Légion d’Honneur, quel sens cela a-t-il pour une religieuse ? Jésus fuyait les honneurs, et tout le message de l’Évangile est une invitation à ne pas se laisser prendre aux jeux de l’argent et du pouvoir, des honneurs mondains. Par ailleurs, si cette décoration est supposée reconnaître un engagement au service du bien commun dans la République, combien de personnes ici mériteraient de la recevoir, pour une action cachée et précieuse ; je pense à ceux et celles qui œuvrent de mille manières dans des associations, des établissements scolaires, des hôpitaux, des communautés et lieux de vie …
Un des messages de l’Évangile est bien résumé par la formule de Saint Paul : "Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?" Comme le souligne le philosophe John Rawls dans sa Théorie de la justice, que je viens de relire dans le cadre d’un séminaire, nos mérites sont aussi liés à notre famille, à notre éducation et pas seulement au fait d’avoir su développer nos talents. Alors je reçois cette légion d’honneur dans l’attitude de quelqu’un qui a tout reçu !
Je la reçois comme un hommage rendu par notre République laïque à la vie religieuse, et à tous ceux, croyants ou non, hommes et femmes de bonne volonté, qui cherchent à construire un monde plus juste et plus fraternel.


Hommage rendu à la vie religieuse : dans les moments incertains et sombres que nous vivons, nous avons besoin, j’en suis convaincue, des ressources spirituelles des traditions religieuses ; j’aime à dire que ces ressources sont triples : ce sont des ressources symboliques, qui peuvent nous aider à nous donner des représentations collectives renouvelées de ce qu’est la vie bonne, le buen vivir ;
Elles sont des ressources critiques, pour nous engager dans un discernement permanent à l’égard de nos institutions, de nos modes de production et de nos styles de vie ;
Elles sont des ressources pratiques, car elles invitent à une action transformatrice, dans la foi, la confiance que nous ne sommes pas seuls, et qu’un Autre est à l’œuvre avec nous, nous précède et nous accompagne.
Au cœur des grands défis du monde d’aujourd’hui, la vie religieuse n’apporte pas les solutions ; mais elle peut peut-être indiquer la voie d’une mobilisation de ces ressources symboliques, critiques et pratiques, en vue d’une sobriété heureuse, d’une fraternité universelle.
À notre petite échelle, nous venons de réaliser un ouvrage, Vers une éco-Assomption, fruit de la contribution de 50 soeurs et amis de l’Assomption des quatre coins du monde, agriculteurs, éducateurs, universitaires, militants, pour dire nos recherches en matière écologique, pour un monde plus juste et durable.


Je vois aussi ce moment comme un hommage à tous les artisans de justice et de paix  : nous vivons un combat écologique, économique, politique ; les penseurs spirituels juifs, musulmans, bouddhistes et chrétiens se rejoignent pour dire que la première façon de contribuer à un monde meilleur est de faire la paix en nous-mêmes, de mener le combat intérieur pour nous désarmer, pour nous déposséder de nous-mêmes, et nous rendre davantage disponibles pour les autres, en même temps que présents à nous-mêmes, et heureux de vivre.
C’est cette attitude que sainte Marie-Eugénie, fondatrice de l’Assomption, appelle le dégagement joyeux : apprendre à regarder les choses du côté de Dieu, du côté de la vie, de ce qui nous donne du souffle, de l’élan intérieur, du discernement pour ne pas nous enliser dans nos réflexes étriqués, nos préjugés et nos peurs, pour réfléchir et agir "out of the box". Une attitude que je trouve particulièrement inspirante à vivre dans les temps difficiles – ceux qui me connaissent depuis longtemps savent combien je la retrouve vécue chez des figures comme Dietrich Bonhoeffer ou Etty Hillesum, au cœur de la tourmente de la deuxième guerre.
C’est, selon la belle expression de Martin Luther King, l’invitation à allier "un cœur tendre et un esprit ferme" : il s’agit de nous dégager "de la complaisance et de l’inaction d’un esprit limité aussi bien que de la violence et de l’amertume d’un cœur dur". Cultiver une telle attitude contribue à nous orienter vers le sens de nos existences, vers sa finalité. Comme le dit notre Pape, "nous possédons trop de moyens pour des fins rachitiques et limitées".
De fait, bien souvent dans les échanges avec des dirigeants d’entreprises, des hauts fonctionnaires ou des représentants des pouvoirs publics de différents pays, je me suis dit que ce qui manque n’est pas les moyens managériaux, technologiques ou financiers, mais bien l’audace pour sortir du déjà vu, pour changer de lunettes et voir la situation avec les yeux du plus fragile, et pour déployer sa créativité en vue des objectifs au long cours. C’est essentiel à un moment où nous prenons davantage conscience de la façon dont nos modèles économiques nous conduisent à un désastre écologique et humanitaire.
Les entreprises font partie du problème et de la solution, et les solutions s’inventeront grâce à l’engagement conjoint et passionné de multiples acteurs, entrepreneurs, militants associatifs, chercheurs, enseignants et formateurs, fonctionnaires, journalistes, parlementaires et décideurs, consommateurs, tous ceux et celles qui, au sein de minorités actives, participent à l’élaboration de nouveaux chemins collectifs pour vivre mieux ensemble.
Comme me l’ont écrit certains d’entre vous, je reçois donc cette marque de reconnaissance de la République au nom de tous ceux et celles qui se battent pour la justice.


Je voudrais terminer en exprimant ma gratitude à vous tous qui êtes ici et qui comptez beaucoup pour moi, qui avez marqué ma route depuis quelques décennies :
Mes parents et ma famille où j’ai puisé et puise tant d’amour – avec un clin d’œil pour ceux et celles qui nous ont quittés, qui sont présents autrement et m’a-t-on dit, étaient très attachés à ces signes républicains. (bonne-maman, oncle Marcel)
Mes sœurs et amis de l’Assomption qui m’ont encouragée depuis 25 ans, par tous les temps, dans les tempêtes, la brise légère ou le grand soleil, vous qui m’avez fait confiance et envoyée pour une mission inhabituelle, en résonance avec la façon dont nous résumons notre charisme, notre projet, comme celui de "travailler à la transformation de la société par l’éducation".
Mes amis et collègues, depuis le lycée et dans les différents lieux où j’ai reçu des enseignements qui m’ont nourrie et construite, et où j’ai la chance d’enseigner aujourd’hui, à l’Essec et au Centre Sèvres, sans oublier les Mines et aussi Sciences Po, grâce à la collaboration avec le Centre Sèvres…
Joie aussi de voir présents les doctorants dont je suis heureuse et fière d’accompagner la recherche et quelques-uns de ceux avec qui je vis de plus près l’aventure de ces travaux pluridisciplinaires au croisement de l’entreprise et du développement, au sein du programme CODEV, (lui-même hébergé dans l’Institut Iréné) à l’Essec  ; c’est pour moi une source d’espérance très grande que de voir des jeunes choisir des chemins non orthodoxes, pas forcément confortables, et mettre leurs compétences au service de ce qui compte vraiment pour eux.
Merci à ceux et celles qui représentent aussi l’entreprise et la société civile promotrice de nouveaux modèles économiques : à la fois les entreprises avec lesquelles j’ai cheminé de plus près et qui m’ont ouvert leurs portes et accepté le dialogue sans concession, Total, Danone, Véolia, Michelin (grâce au partenariat avec le CCFD), loin des postures défensives et au service d’intérêts de caste, malheureusement encore trop souvent présentes dans nos associations patronales.
Merci à ceux et celles qui participent à l’équipée de l’association L’entreprise une bonne nouvelle, pour essayer de faire bouger les lignes, merci aux membres d’ONG engagées pour la justice et la solidarité (la FNH, le CCFD et le Secours catholique étant magnifiquement représentés ce soir !).
Merci enfin aux amis de Creuse et aux membres de la fraternité Chemin faisant en Creuse, pour la route si improbable et belle ensemble depuis plusieurs années, pour l’entraide vers de nouveaux modes de vie, vers une sobriété heureuse à la ville comme à la campagne, animés par un même élan intérieur.
À nous tous, je souhaite un dégagement joyeux, un cœur généreux et un esprit ferme !


Cécile Renouard, ra
Paris, le 4 mars 2016


Documents


Ajouter un commentaire




À voir sur le web

Dans la même rubrique

Informations légales

Ce site est édité par "Religieuses de l’Assomption" :

Ecusson
  • Religieuses de l’Assomption - 17, rue de l’Assomption 75016 Paris - France
  • Tél +33 (0) 1 46 47 84 56
  • Fax + 33 (0) 1 46 47 21 13

Derniers articles

S'inscrire à l'info-lettre