Noël 2016 - Sr Martine Tapsoba

Soeur Martine Tapsoba

La sainte Famille en migration


Chers ami(e)s, chères sœurs,
Voilà déjà quelques semaines que s’est achevée la session sur la Liturgie. Ce fut un bon moment de communion fraternelle, de rencontres et de retrouvailles, de réflexions et de recherches fécondes sur le sens de la liturgie, si essentielle à nos vies. Vous avez au moins déjà eu des échos de cette expérience grâce aux partages des sessionnistes, en attendant d’en avoir une transmission plus ample. J’espère qu’elle va nous permettre de nous renouveler dans la dimension contemplative de notre vie et de nous enraciner davantage dans ce terreau nourricier de nos vies croyantes.
J’écris ce chapitre de Noël à la veille de partir pour l’Afrique de l’Est où je fêterai la venue du Sauveur avec nos sœurs de cette Province. Il n’y a aucun lien entre la dispersion complète de la communauté générale ces dernières semaines et le thème de ce message de Noël mais comme son titre l’indique, j’aimerais axer mon partage sur un événement marquant et surprenant de la vie de Jésus, sa fuite en Égypte avec ses parents (Mt 2, 13-15.19-23). Cet épisode évangélique nous ramène à la poignante réalité des migrants, des réfugiés et déplacés de toutes provenances qui préoccupent l’Eglise et les dirigeants de bien des pays, certains cherchant à s’en protéger et d’autres étant prêts à les accueillir. Même si la fuite de la sainte Famille n’a pas été médiatisée en son temps, elle est le signe que la question de la migration [1] ne date pas seulement d’aujourd’hui. À travers elle, nous pouvons relire l’histoire du salut s’accomplissant en l’Enfant de Bethléem venu nous libérer, une histoire dans laquelle nous sommes invités à prendre place. 


***

1 - Jésus, "le nouveau Moïse"


À peine né, Jésus a dû faire face à la mort. C’est afin d’échapper au tyran Hérode que ses parents ont quitté Bethléem pour l’Egypte, avisés par Dieu lui-même (Mt 2, 13). Nous connaissons la triste conséquence de cette fuite : la mort des innocents, célébrée chaque année après Noël. Nous sommes d’emblée placés devant le mystère de la compassion de Dieu pour l’Enfant-Sauveur et celui du martyr des tout-petits de Bethléem décrété par le roi Hérode. Ce mystère nous ramène à la question lancinante du pourquoi de la souffrance et de la mort des innocents qui nous accompagne depuis les origines (cf. Abel tué par Caïn, la vie de Job…).
Le massacre des Saints Innocents rappelle un autre épisode de la vie du peuple de Dieu : la présence, considérée comme très dangereuse parce qu’envahissante, des fils d’Israël dans l’Égypte d’une autre époque, et la décision du Pharaon d’éliminer tous les nouveau-nés mâles des Hébreux. Le dénouement de cet événement fut la sortie d’Égypte (Ex 1, 15-16 ; 2, 3 ss), relue comme "l’élément fondateur de l’histoire du Peuple élu". De fait, elle éclaire par anticipation le massacre des innocents dans le Nouveau Testament et nous en donne la clé de lecture.
Comme Moïse, sauvé des eaux par Dieu pour sauver son peuple, Jésus échappe à la mort pour le salut de tous les peuples [2]. En lui, dès les premiers moments de sa vie sur la terre, se joue l’histoire du salut. Dieu est avec nous, dans notre histoire faite d’exodes et d’exils, marquée par des guerres et par la violence, comme nous en faisons l’expérience encore aujourd’hui, dans notre monde. Il manifeste de façon visible sa présence auprès de nous en son Fils Jésus, venu revivre et accomplir le salut de son peuple. En suivant les traces de ses ancêtres libérés de l’esclavage par Moïse, il apporte lui-même à l’Égypte et au monde païen la Bonne nouvelle d’une libération bien plus grande, la libération du péché. Il a échappé au massacre pour pouvoir se mettre du côté des innocents, des exclus, des marginalisés et des persécutés, en se livrant lui-même dans une souveraine liberté pour la vie de tous. Il est l’Innocent persécuté, apparemment anéanti, dont parle Isaïe (cf. Isaïe 53). Sa défaite est "sa victoire, cette victoire qu’il a remportée sur le démon et le monde, cette victoire, il l’a commencée par son humilité, et il l’a achevée par son humilité. Il a commencé ses jours dans la persécution, et il les a terminés dans la persécution : dès l’enfance, il commence sa passion et, dans sa passion, il garde la douceur de l’enfance" [3]. Du berceau au tombeau, la vie du Christ est pour nous source de libération.

2 - Jésus présent dans nos réalités


Toute la vie de Jésus doit être relue sous l’angle de la libération qu’il nous apporte ; elle commence au berceau pour finir à la croix où éclate la réponse de Dieu, dans la « défaite de l’amour », si incompréhensible pour nos cœurs lents à croire, parce qu’il nous est difficile d’accepter la souffrance dans nos vies et dans celles des personnes que nous côtoyons. Mais plus largement, aucune atteinte à la vie humaine, aucune souffrance gratuite ne doit nous laisser insensibles. Car malheureusement, des Hérode, il en existe encore beaucoup dans nos sociétés, pas tous inculpés de crimes contre l’humanité, mais tout autant néfastes pour la vie de leurs peuples et des hommes. La souffrance n’est pas à chercher loin de nous ; il existe des violences dans les familles que nous connaissons et accompagnons, dans nos écoles et dans notre entourage, dans nos lieux de vie et de travail. Que de personnes, hommes ou femmes, enfants, adolescents, subissent des violences sans oser en parler ! Comment affiner nos regards et aiguiser nos oreilles pour les voir et les entendre ?
Chaque jour, nous suivons avec compassion, l’exode de nos frères et sœurs victimes de nombreuses exactions et attaques terroristes, commises dans nos pays ou bien loin de nous, en Syrie, en Irak ou ailleurs. Bien souvent, l’Etat islamique et AQMI sont pointés du doigt ou se déclarent coupables, mais d’autres groupes extrémistes et même des personnes isolées passent également à l’acte. Nous pensons aux victimes des trois attentats du 10 et 11 décembre 2016 en Turquie, au Nigéria et en Égypte.
Tout cela nous fait prendre la mesure de notre impuissance devant la force aveugle de ceux qui en veulent à la dignité humaine. Les horribles tueries du Nord Kivu, en République démocratique du Congo, sont loin d’avoir cessé, même si nous ne sommes pas au courant de ce qui s’y passe tous les jours. Nous sommes pris aux entrailles par la situation des migrants et des réfugiés arrivés en Europe ou dispersés dans beaucoup de pays du Moyen-Orient, sans savoir toujours quel pas de plus nous avons à faire dans une situation qui n’est ni aléatoire ni circonscrite, et loin d’être maîtrisée. Grâce à l’engagement de beaucoup de nos communautés dans l’accompagnement de migrants et de réfugiés, nous sommes consolées de pouvoir apporter notre obole aux nombreuses initiatives de l’Eglise et des organisations étatiques et non-gouvernementales, qui prennent à bras le corps cette situation. Nous n’avons certes pas de solutions pour répondre à toutes ces détresses, mais nous n’avons pas le droit d’oublier, encore moins d’ignorer, ceux que nous pouvons secourir parce qu’ils sont plus proches de nous. Au milieu de tout cela, le témoignage de beaucoup de chrétiens de Syrie et d’Irak nous bouleverse et nous dit la force de la foi et de la persévérance.
Ce Noël nous donne encore l’occasion de méditer et d’accueillir le salut que le Dieu fait-Homme apporte à l’humanité : "Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous" (Jn 1, 14). Il a dressé sa tente au milieu des nôtres et de celles de tous les réfugiés et déplacés du monde. Il est venu partager nos joies et nos préoccupations. L’évacuation des réfugiés de Calais, en France, habite encore nos cœurs, et combien plus les centaines de personnes qui ont péri dans la mer cette année, une triste réalité à laquelle on ne peut s’habituer. Le Christ vient apporter la joie et l’espérance dans cette réalité.

3 - Jésus, venu honorer la famille humaine


La fuite en Égypte nous parle de la réalité de l’Incarnation. Dieu n’a pas fait semblant de venir chez nous ; il est entré pleinement dans notre histoire, partageant nos joies et nos souffrances, expérimentant le sort de toutes les personnes qui sont obligées de fuir leur pays (expulsés, réfugiés, déplacés…). En célébrant la sainte Famille, l’Église nous la montre comme un modèle porteur d’espérance pour toutes les familles - quelle que soit leur situation - qui veulent vivre leur vocation d’accueil et de défense de la vie jusqu’au bout.
La fête de Noël est un moment spécial pour toutes les familles, qu’elles soient chrétiennes ou pas. C’est l’occasion pour celles qui le peuvent de se retrouver, de vivre le partage, de resserrer les liens, de communier à la même joie. Nous avons besoin de renouveler notre amour les uns pour les autres, de redire notre reconnaissance pour nos parents et d’assumer "les bénédictions et les blessures" de tout ce que nous avons reçu de nos familles, "dans l’action de grâce" (Cf. Règle de vie n° 8). C’est un devoir pour nous de prendre soin les uns des autres en communauté, dans nos familles et dans nos différents lieux de vie, pour qu’ils soient signes de douceur, d’attention et de miséricorde, dans notre monde quelque peu malmené. Nous imaginons aisément combien cette longue route faite par Joseph et Marie, portant ensemble le souci de l’enfant, les a unis, fortifiés et enracinés dans leur amour et leur rôle de parents débutants, avec un Enfant dont ils étaient les seuls à connaître l’origine et la singularité. Parlant des relations à l’intérieur de la famille, saint Paul dans la lettre aux Colossiens nous rappelle que nous avons tous été choisis, sanctifiés et aimés par Dieu et qu’en vertu de ce choix nous devons vivre entre nous des relations "de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience", de soutien et de pardon mutuels… (Cf. Col 3, 12 ).
Notre mission d’éducation nous met en lien avec de nombreuses familles. C’est à elles que nous pensons en ce temps de Noël, les confiant à l’Enfant avec leurs joies et leurs soucis. C’est dans ce monde tel qu’il est que nous voulons vivre notre vocation à la suite du Seigneur qui vient, le désiré des nations. "Nous avons besoin de plonger dans le mystère de la naissance de Jésus, dans le oui de Marie à l’annonce de l’ange, lorsque la Parole a été conçue dans son sein ; également dans le oui de Joseph, qui a donné à Jésus son nom et a pris en charge Marie ; dans la fête des bergers près de la crèche ; dans l’adoration des Mages ; dans la fuite en Égypte à travers laquelle Jésus participe à la douleur de son peuple exilé, persécuté et humilié ; … dans la promesse accomplie pour Siméon et Anne au temple… C’est cela le mystère de la Nativité et le secret de Nazareth, plein de parfum familial !..." [4]. Sur les traces de tous ceux et celles qui se sont mis en route avant nous, en communauté, nous allons renouveler nos vœux, redisant notre oui au Christ.

4 - Renouveler nos vœux devant l’Enfant Jésus


Comme chaque année à Noël, nous allons en effet renouveler nos vœux selon cette belle tradition que nous ont laissée nos Premières Mères, et nous inviterons tous nos amis présents à renouveler aussi leur engagement spécifique à la suite du Christ. Pour nous y préparer, selon la suggestion de sainte Marie-Eugénie, nous pouvons faire mémoire de la Vierge Marie en quête d’un abri au moment où elle va mettre au monde le Fils de Dieu ou plus tard, alors qu’elle est en fuite avec ce même Fils sur les routes d’Égypte : "Si la Sainte Vierge conservait tant de paix, éprouvait tant de joie à se voir rejetée, c’est qu’elle entrait dans les desseins de Dieu. C’était dans une circonstance des plus pressantes, il faut le dire : car elle avait un extrême besoin de trouver un asile, un lieu pour s’abriter et où pourrait naître ensuite le Fils de Dieu…" [5].
Le renouvellement de nos vœux aura un ton particulier cette année puisque nous le ferons pour la première fois avec nos nouvelles sœurs de France, Madagascar et Guinée. Leur accueil à travers la célébration de la Fusion nous a rappelé combien nous sommes en chemin et la Congrégation sans cesse en mouvement. Il me semble que nous avons pris davantage conscience qu’il nous faut accepter l’insécurité dans nos vies, car même là, Dieu peut se frayer un passage. Notre vie n’est-elle pas une recherche constante du Seigneur ? (Cf. Ps 28, 8-9) Même dans la crèche, il fallait le chercher ; et Dieu se laisse chercher, nous dit saint Augustin, pour se laisser trouver.
Les moments de grâce comme la Fusion et la fête de Noël nous remettent face à notre vocation et nous stimulent à re-choisir le Christ, à redire notre oui. Ainsi, renouveler nos vœux, c’est réitérer notre confiance en notre Dieu et Père, ne voulant dépendre que de Lui. Il en est de même pour Marie-Eugénie qui reconnaît que si nous le cherchons, c’est afin d’agir toujours davantage "pour lui". Le renouvellement de nos vœux à la veille de Noël peut être l’occasion de demander cette grâce de "chercher toujours notre Seigneur, de vivre de la vérité de notre Seigneur, de tout baser en nous sur notre Seigneur… Demandez-lui cette grâce pendant cette veille sacrée où, au pied de la crèche, vous allez venir renouveler vos vœux" [6].


Vivons ce renouvellement, qui n’est pas "une vaine cérémonie" [7], dans la communion profonde avec toute l’Assomption à travers le monde, faisons-le avec le désir qu’il nous attache profondément à notre Seigneur et nous donne de le manifester par notre vie.


***


La venue du Fils de Dieu nous donne de contempler l’immense amour du Père pour nous. Depuis le péché de nos premiers parents, l’homme semble n’avoir pas beaucoup changé dans sa capacité à s’en prendre à lui-même ; Dieu non plus n’a pas changé dans la force de sa miséricorde pour l’être humain. Quand bien même la sainte Famille devra s’exiler, Il ne renoncera pas à nous sauver, parce qu’Il est fidèle à Lui-même : "si nous sommes infidèles, il demeure fidèle, car il ne peut se renier lui-même" (2 Tm 2, 13).
Aujourd’hui, devant les événements qui secouent notre terre, nous sommes plus que jamais convaincus de l’urgence du salut pour l’humanité, et Dieu nous l’offre, lui qui, le premier, nous a aimés (1 Jn 4,19). Il a voulu que nous collaborions à notre salut parce qu’Il ne veut pas nous sauver sans nous. Il en a payé le prix en acceptant que son Fils, par l’Incarnation, descende jusqu’aux profondeurs de nos abîmes pour nous en sortir. C’est cela la cause de notre joie et de notre action de grâce. Sans perdre de temps, mettons-nous en route avec Marie, Joseph et l’Enfant, vers ces contrées lointaines où il portera lui-même la bonne nouvelle.


Au nom du Conseil Général, je vous souhaite de joyeuses fêtes de Noël et une année 2017 pleine d’espérance, dans l’attente de la célébration du Bicentenaire de la naissance de Sainte Marie-Eugénie et de Mère Thérèse Emmanuel !


Avec ma prière et ma fraternelle affection !


Sœur Martine Tapsoba
Supérieure Générale



Religieuses de l’Assomption
Maison Généralice
17, rue de l’Assomption
75016 PARIS 


Chapitre de Noël 2016
Paris, le 14 décembre 2016


[1Cf. Fiche capitulaire sur Écologie et Migration : "L’écologie et la migration ont aujourd’hui un impact sur chaque personne et chaque lieu de notre terre ; ce sont deux des questions les plus urgentes auxquelles nous devons faire face… Alors que la migration est un phénomène ancien, le fait qu’elle soit aujourd’hui généralisée lui donne une importance particulière".

[2Cf. Un commentaire de la fuite en Égypte par Sébastien Antoni, dans Croire, Décembre 2012

[3Saint Léon le Grand, Sermon XXXVII, 2

[4Pape François, Amoris Laetitia n°65

[5Marie-Eugénie, nuit de Noël 1882

[6Marie-Eugénie, 24 décembre 1877

[7Selon l’expression de Marie-Eugénie, 24 décembre 1880



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