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9 février 1975 : Homélie de Paul VI

Béatification

Alors que le pape Paul VI est béatifié le 19 octobre 2014, au terme du synode extraordinaire sur la famille, à Rome (Italie), relisons l’homélie qu’il a prononcée à l’occasion de la béatification de la fondatrice des religieuses de l’Assomption, Marie-Eugénie de Jésus. Rendons grâce pour ce pasteur qui a succédé à saint Jean XXIII, tous deux artisans du concile Vatican II.

Nous vous saluons, vénérables frères, chers fils et chères filles qui êtes venus si nombreux en cette basilique à l’occasion de la béatification de Mère Marie-Eugénie Milleret, fondatrice des religieuses de l’Assomption. Avant de porter notre regard sur elle, sur sa figure et son message qui sont d’une brûlante actualité - nous le ferons dans quelques instants, en nous adressant en français à tous ceux qui aujourd’hui nous écoutent -, nous voulons souligner la valeur toute particulière de cet événement.
Depuis la solennelle ouverture de l’Année sainte, nous avons déjà célébré d’inoubliables moments de plénitude de la vie de l’Église. Mais aujourd’hui, cette première béatification du Jubilé, outre qu’elle agrémente par son éclat le cours heureux de ses célébrations extérieures, met en lumière sa signification essentielle, substantielle qui constitue le programme que nous avons tracé pour toute l’Église : réconciliation, renouveau, primauté du spirituel, ferveur de la charité, développement de l’apostolat. Ainsi que nous le disions dans la Bulle d’indiction : "l’Église, en annonçant l’Année sainte, présente à tous les hommes de bonne volonté ce sens de la vie, sa dimension en quelque sorte verticale, à laquelle se réfèrent leurs désirs et leurs recherches d’un bien absolu et vraiment universel, en dehors duquel il est vain d’espérer voir les hommes trouver une possibilité d’union mutuelle ou ta garantie d’une vraie liberté." (Apostolorum limina, I ; AAS 66, 1974, 293)
Or la figure que nous proposons aujourd’hui à l’attention du monde et à la vénération de l’Église est, comme les autres qui suivront, l’illustration vivante de ce programme, ardu certes, car ses exigences sont sévères, mais éloquent par son efficacité sur le plan social et humain.
Elle nous montre d’une façon persuasive que la sainteté - à laquelle invite si fortement l’Année appelée sainte par antonomase - est non seulement possible pour les forces humaines, mais réelle est vraie ; et que sa présence cachée au milieu du monde est forte et bienfaisante. Telle est la grande leçon qui nous introduit au rite que nous célébrons.

Paul VI a ensuite poursuivi en français :

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Frères bien-aimés et chers fils,

En ce jour si attendu de tous, notre cœur vibre à l’unisson du vôtre, alors que nous célébrons les mérites de Mère Marie-Eugénie Milleret. Nous vous saluons d’abord, chères religieuses de l’Assomption, chères élèves et anciennes élèves de leurs Maisons d’éducation, et tous leurs amis venus de France et du monde entier. Nous voulons également saluer à un titre particulier le cardinal archevêque de Paris, cité où la Bienheureuse mûrit son projet de vocation et implanta ses premières fondations. Il a lui-même contribué à faire connaître sa personnalité. Nous sommes heureux de lui confier ce matin la présidence de cette célébration eucharistique au cœur même de l’Église du Christ que Mère Milleret a passionnément aimée.
Mais d’abord, faut-il rappeler ce qu’est une béatification ? C’est une déclaration officielle du Saint-Siège qui vient après un long examen et permet à une Église donnée ou à une famille religieuse particulière de rendre un culte à un serviteur ou à une servante de Dieu, jugé digne d’un si grand honneur.
Notez-le bien : il s’agit d’un culte sacré, en étroite dépendance du culte que nous rendons à Dieu le Père, par le Christ, dans l’Esprit-Saint. Lui seul est saint : Tu solus Sanctus ! C’est en lui que le culte des bienheureux trouve sa seule source. "Mirabilis Deus in sanctis suis". C’est ce qui fait d’ailleurs l’intérêt sans commune mesure de l’histoire des saints. Si la biographie des grands hommes, des personnalités singulières, sont pour nous l’objet d’une étude profitable ou même d’admiration, combien plus la connaissance des vies humaines dans lesquelles transparaissent l’image même de Dieu et son action, autrement dit cette beauté et cette perfection que nous appelons la sainteté !

Enfance et cheminement d’une vocation

Mais quelle est donc cette figure que l’Église présente aujourd’hui à notre vénération ? En refermant la biographie de Mère Marie-Eugénie, nous avons éprouvé l’émerveillement qui naît de la certitude que Dieu agissait puissamment dans son âme, et de manière inattendue. En effet, à la différence d’une sainte Thérèse de Lisieux portée très tôt vers le don total par la foi remarquable de ses parents et l’exemple de ses soeurs déjà rentrées au monastère, la petite Anne-Eugénie Milleret, née à Metz en 1817, est fille d’un père acquis aux idées de Voltaire et d’une mère sans grande conviction religieuse. C’est en recevant l’Eucharistie pour la première fois, le 25 décembre 1829, qu’elle fera cependant une expérience intime, rapide, inexplicable, inoubliable de "l’infinie grandeur de Dieu et de la petitesse humaine". Quelle lumière pour ceux qui douteraient de l’opportunité de la Pastorale de l’enfance !
Anne-Eugénie va commencer une route qu’elle identifiera progressivement et vivra de plus en plus profondément, jusqu’à sa mort, en 1898. Des épreuves particulièrement nombreuses l’associeront à la passion et à la résurrection du Christ : la disparition précoce de son frère Charles et de sa sœur Élisabeth, l’écroulement complet de la fortune familiale la séparation de ses parents, la mort de sa mère très chère, victime du choléra. Cette adolescente de quinze ans, privée du soutien maternel, placée dans une famille mondaine de Chalons et ensuite chez des cousins habitant Paris, traverse des crises de solitude et de tristesse. Ces souffrances écrasantes amplifient ses interrogations angoissées sur le sens de la vie et de la mort, et la prédisposent aussi à écouter la voix du Seigneur.
Les conférences de Carême du P. Lacordaire résonnent alors dans le cœur d’Anne-Eugénie. Plus tard, elle l’écrira elle-même au célèbre Dominicain : "Votre parole répondait à toutes mes pensées..., me donnait une générosité nouvelle, une foi que rien ne devait plus faire vaciller... J’étais réellement convertie et j’avais conçu le désir de donner toutes mes forces, ou plutôt toute ma faiblesse à cette Église qui seule désormais avait à mes yeux le secret et la puissance du bien." (Cf. Feu vert... au bout d’un siècle, de Marie-Dominique Poinsenet, Ed. Saint-Paul, Paris-Fribourg,1971i, p. 20.) Et très souvent elle répétera : "Ma vocation date de Notre-Dame".
Mais comment la réaliser ? Cette jeune fille mûrie plus que d’autres par la vie, énergique, extrêmement ouverte aux besoins sociaux de son temps, admire vivement les catholiques qui ont pris conscience des mutations de leur époque : La Mennais, Montalembert, Ozanam. Cazalès, Veuillot. Dans ses notes intimes, elle avoue : " Je rêvais d’être un homme pour être comme eux profondément utile." Certes. l’égoïsme et la médiocrité de son propre milieu social la consternent, et pourtant elle voudrait contribuer à poser des structures nouvelles de liberté, de justice, de fraternité. Elle rejoint en cela l’effort du catholicisme social du XIX° siècle, après la tourmente révolutionnaire et dans une Église demeurée dans son ensemble très nostalgique du passé.
Or, voici que se précise le plan mystérieux du Seigneur. Un autre prêtre débordant de zèle, l’abbé Combalot, repère les qualités exceptionnelles de sa pénitente et ne tarde pas à lui dévoiler son projet de fondation d’une congrégation dédiée à Notre-Dame de l’Assomption, dont les membres allieraient la contemplation et l’éducation. Elle aura pourtant à souffrir de l’autoritarisme de son conseiller, au point de devoir s’en affranchir. Mais la Providence lui ménagea le soutien éclairé du célèbre abbé d’Alzon, qui devait bientôt fonder lui-même les Pères .de l’Assomption. Autre épreuve : l’autorité ecclésiastique manifeste des inquiétudes pour un projet qui ne semble pas réaliste. Mère Marie-Eugénie demande un délai de réflexion. Et sa réponse sera d’ouvrir à Paris le premier pensionnat de la congrégation au printemps de 1842. Le petit arbre qui avait faillit mourir pousse bientôt des racines au-delà de la France, jusqu’en Afrique du Sud, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Océanie, aux Philippines. N’est-il pas remarquable de voir la congrégation trouver dès son départ une dimension internationale ? Aujourd’hui, mille huit cents religieuses travaillent activement au règne du Christ, stimulées par l’exemple de leur Mère.

Les religieuses de l’Assomption et la prière

Il est temps maintenant de regarder en face l’originalité de cette famille religieuse. Mère Marie-Eugénie tient souverainement à ce qu’elle maintienne deux axes essentiels : l’adoration et l’éducation. Ce qu’elle résumera plus tard en deux devises ; "Laus Deo" et "Adveniat regnum tuum".
Elle s’en explique : "Des religieuses vouées par vocation à l’éducation ont plus que d’autres besoin de se retremper dans la prière." Elle rejoint ici Thérèse d’Avila : "Ne serait-ce pas une vaine prétention de vouloir arroser un jardin en cessant de capter les eaux du puits ou de la rivière ?" "En cherchant quelle doit être la marque la plus caractéristique de notre Institut, poursuit notre bienheureuse, je me trouve arrêtée à cette pensée qu’en tout et de toutes manières, nous devons être adoratrices et zélatrices des droits de Dieu. Vous êtes filles de l’Assomption. Ce mystère, qui est plus du ciel que de la terre, est un mystère d’adoration... S’il y a jamais eu une adoratrice en esprit et vérité, c’est bien la Sainte Vierge." Foi, silence, oraison, union sont des mots qui reviennent spontanément dans ses confidences et ses directives. Et, à sa suite, un véritable peuple d’adoratrices atteste que Dieu est plus que tout et cherche dans la prière prolongée la signification et la fécondité de son action. En somme. Mère Milleret, qui a laissé converger vers elle et vers ses filles la spiritualité de saint Augustin, de saint Benoît, de saint Jean de la Croix et de saint Ignace, veut une famille religieuse passionnée de continuer le mystère du Christ priant et enseignant. L’Évangile ne nous montre-t-il pas le Christ s’imposant des temps de solitude et de prière prolongée, pour converser avec Dieu, son Père. et rentrer dans son projet de salut du monde ? Aujourd’hui, ou tant d’hommes ne prient plus, où tant d’autres, jeunes et moins jeunes, ont faim et soif de silence et de prière, les religieuses de l’Assomption peuvent beaucoup contribuer à faire découvrir ou retrouver les chemins, de la prière, qui sont aussi des chemins de libération pour l’homme moderne écrasé par une civilisation réductrice.

Des religieuses éducatrices

Pour Mère Marie-Eugénie, en effet, cette dimension verticale est inséparable d’un engagement au service des hommes. En fait d’engagement, il s’agit principalement de l’éducation des jeunes filles : ce serait le trait caractéristique des religieuses de l’Assomption. En un temps où beaucoup de femmes demeuraient sans instruction ou n’avaient accès qu’à une culture superficielle, Mère Milleret veut une éducation harmonieuse et complète de l’esprit et du cœur. L’œuvre qu’elle conçoit est tout le contraire d’une formation compartimentée, où il y aurait d’un côté tes sciences profanes, d’un autre les bonnes manières du monde, d’un autre encore quelques pratiques chrétiennes. Elle vise une éducation de tout l’être dont Jésus-Christ soit le principe d’unité. Cette formation intègre évidemment une culture profonde, digne de son temps, avec des éducatrices très compétentes. Elle insiste non moins sur l’épanouissement des vertus naturelles : simplicité, humilité, droiture, courage, esprit de sacrifice, honneur, bonté, zèle. Elle a l’ambition de former des âmes fortes, qui ne se laisseront pas emporter, au vent des mœurs du temps, au gré d’une sensibilité romantique, des instincts, des passions, comme risquerait de le faire une non directivité comprise selon Rousseau (cf. L’Esprit de l’Assomption dans l’éducation et l’enseignement, Desclée. Tournai. 1910. p. 120-138). Elle veut éduquer la volonté au vrai sens de la liberté : "Faire connaître le Christ, libérateur et roi du monde, c’est là pour moi le commencement et la fin de l’enseignement chrétien". écrivait-elle à Lacordaire. Qui ne le pressent : notre société, comme la sienne, a besoin de ces caractères bien trempés qui permettront aux femmes d’accéder à toutes les responsabilités qui leur reviennent dans la famille et dans la société. Mère Milleret demeurait très soucieuse d’orienter vers l’action caritative et sociale : s’adressant à des jeunes filles d’un milieu aisé, elle ne veut pas qu’elles s’enferment dans un monde frivole et insouciant quand tant de gens manquent du nécessaire. Elle provoque, chez elle et chez leurs parents, ce qu’on appellerait maintenant une révision de vie. Toute cette éducation, faut-i ! le redire, veut être imprégnée de foi, axée sur la recherche passionnée de la vérité qui est en Jésus Christ. La Vierge y est présentée comme le modèle d’une vie toute sanctifiée par l’amour de Dieu. Quelle lumière pour nous, chrétiens, qui serions parfois tentés, dans un monde sécularisé. de séparer l’éducation humaine de la foi !

Au terme de cet entretien, ne pensez-vous pas que Mère Marie-Eugénie est notre contemporaine, par les problèmes qu’elle a vécus et les solutions qu’elle a tenté d’apporter ? Les saints parce qu’ils sont les intimes de Dieu, ne vieillissent pas !
Éclatez de joie, chères Sœurs de l’Assomption, et suivez avec une ardeur juvénile les traces de votre Mère ! Et vous toutes qui constituez le monde féminin, soyez fières et rendez grâces au Seigneur : la sainteté, cherchée dans tous les états de vie, est la promotion la plus originale et la plus retentissante à laquelle les femmes peuvent aspirer et accéder ! Quant à vous, maîtres et maîtresses foncièrement dévoues de l’enseignement catholique, renouvelez encore votre confiance dans les possibilités étonnantes des communautés éducatives authentiquement chrétiennes ! Et nous nous tournons avec prédilection vers les jeunes si nombreux en cette assemblée : vous êtes en recherche du sens de votre vie, en recherche d’une alliance personnelle avec le Dieu de Jésus-Christ. Pourquoi ne pas prêter une oreille attentive au Seigneur qui appelle des ouvriers radicalement consacrés aux immenses besoins de l’évangélisation ?
Cette cérémonie sera-t-elle sans lendemain ? Non ! Tous, nous retournerons à nos tâches exigeantes, en emportant la nostalgie à la fois très humble et très ardente de la sainteté ! Nous aimerons davantage contempler les merveilles de la grâce divine dans la vie des saints, à la manière dont nos chers fils de France peuvent admirer le flamboiement du soleil dans les célèbres vitraux de Bourges, de Chartres et de Paris ! Avec notre Bénédiction apostolique.

Sa Sainteté le Pape Paul VI
Saint Pierre de Rome
9 février 1975

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