1er octobre 2016 : Homélie de Mgr de Moulins-Beaufort

St Pierre de Montrouge : Messe

On dit de l’éléphant qu’il a de la mémoire, et on raconte beaucoup d’histoires d’éléphants qui, retrouvant des années plus tard, quelqu’un qui leur avait fait du mal, l’ont puni à retardement. L’éléphant, si ces histoires sont vraies, serait rancunier. Dieu, lui, frères et sœurs, le Dieu vivant, a de la mémoire, mais il n’est pas rancunier. Il se souvient de tout, mais ce n’est pas pour se venger. Nous vérifions en quelque façon cela dans le récit que nous rapporte saint Jean de l’apparition de Jésus ressuscité à ses apôtres quelque temps après Pâques, à la fin d’une nuit de pêche sur le lac de Tibériade. La triple interrogation que le Seigneur adresse à Simon Pierre - il y a longtemps qu’elle est ainsi comprise, elle le fut au moment même par Simon Pierre lui-même – rappelle à celui-ci son triple reniement, mais non pour l’en accabler, non pour lui faire revivre la honte de ce moment, tout au contraire : pour le guérir de toute honte, pour le rendre possible de regarder le Seigneur en face et de remplir son rôle de pasteur du peuple nouveau. Dans la délicatesse de Jésus, notre Seigneur, nous découvrons la mémoire de Dieu. Pour nous pécheurs, elle n’a pas à être une source d’inquiétude, elle n’est pas une menace, nous savons qu’elle ne sert pas à alimenter sa rancune. En revanche, pour nous les hommes qui souffrons du mal, de celui que nous subissons et aussi de celui que nous causons, la mémoire de Dieu nous assure que Dieu n’est pas amnésique. Ce que nous appelons sa miséricorde n’est pas l’oubli de tout, ne fait pas et ne fera pas passer par pertes et profits les douleurs parfois si cruelles de la vie terrestre : elle les prend en charge plutôt pour les guérir toutes, pour les transfigurer toutes, bien plus et bien mieux que nous ne pouvons le réaliser ici-bas.

Pourquoi, mes Sœurs, et vous frères et sœurs, ce mélange un peu étrange de considérations zoologiques et théologiques ? C’est que l’événement que nous célébrons ce matin est un événement à double face. Nous sommes invités par les Religieuses Augustines de Notre-Dame de Paris et par les Religieuses de l’Assomption à rendre grâce pour leur fusion. Celle-ci a été longuement méditée, réfléchie, elle a été soigneusement préparée dans les détails de la veillée d’hier soir et de la messe de ce matin et, plus encore, dans les détails de ses conséquences pour la vie de chacune des Sœurs ; elle a été soumise au Siège apostolique de Pierre, et la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique l’a approuvée au nom du successeur de Pierre. Grâce à cette fusion, les Religieuses Augustines trouvent une famille qui les accueille dans leur vieillesse, elles reçoivent des sœurs nombreuses et de tous âges capables de les accompagner dans les dernières années de leur vie terrestre et de vivifier les œuvres auxquelles elles avaient consacré leur énergie, leurs talents, leur désir de servir et d’aimer au nom du Seigneur Jésus. Mais la joie de ce jour ne peut camoufler qu’un tel projet de fusion a commencé par ce qui, aux yeux des hommes, ressemble à un constat d’échec : le manque de vocations, la tristesse d’avoir à admettre, au fil des années, que la forme de vie et de suite du Seigneur qui vous a attirées, mes Sœurs, que vous avez choisie dans l’élan de votre jeunesse, ne rencontrait plus d’écho, pas suffisamment en tout cas, dans le cœur des jeunes femmes, l’inexorable vieillissement et la perte de vitalité qui en résulte, vous avez subi cela, jusqu’au jour où vous avez su décider de ne pas le subir seulement et d’en faire l’occasion d’un apport, d’un partage et même d’un don sans retour. En faisant ainsi, mes Sœurs, chères Religieuses Augustines de Notre-Dame de Paris, en prenant cette décision et en cherchant à qui faire ce don, vous êtes entrées, permettez-moi de vous le dire ce matin, dans le mouvement de la mémoire de Dieu.

Car lorsque Jésus interroge Simon Pierre par trois fois, il fait bien plus et bien mieux que lui mettre sous les yeux son triple reniement. Comprenons-le : il lui offre bien plutôt la possibilité de lui dire : « Oui, Seigneur, je t’aime, tu le sais » ; « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime ». Le reniement de Pierre n’a pas annulé l’amour dont Pierre a aimé Jésus son Seigneur ; le Seigneur ressuscité se souvient de cet amour et peut le faire repartir, comme on cherche dans un feu éteint couvert de cendres une braise pour le faire reprendre. L’apparition du Ressuscité à ses amis au bord du lac, au matin d’une nuit de pêche infructueuse, ne les replonge pas dans la nostalgie des années passées, des moments heureux de Galilée où ces hommes, enflammés par la parole de Jésus et illuminés par sa présence, pouvaient croire tout possible, tout le meilleur pour eux et pour tous. Cette apparition, bien plutôt, leur découvre que Jésus lui-même, par delà sa mort et sa résurrection, n’oublie rien de ces moments, et c’est pour leur donner désormais leur pleine portée, pour les transformer en prémices de la tâche qui sera la leur désormais dans la puissance de l’Esprit-Saint.

Pour vous, mes Sœurs, chères Religieuses Augustines de Notre-Dame de Paris, recevez de cette pêche miraculeuse que le Seigneur ressuscité offre à ces 7 apôtres l’assurance que rien n’est perdu du bien que vous avez fait en son nom. Rien n’a été vain de ce que vous avez vécu et toutes celles qui vous ont précédées. Souvent, dans le cours de nos vies, nous voyons des réalités s’user et disparaître. Parfois il en reste quelques ruines, parfois rien du tout. Nos villes, nos campagnes portent nombre de traces d’œuvres qui ont été florissantes et rayonnantes ou prestigieuses un jour et qui n’existent plus, oubliées de tous sauf parfois de quelques historiens ou passionnés d’histoire dont l’effort cependant ne peut rien que les maintenir dans un passé révolu. Il n’en va pas ainsi de ce qui a été fait ou est fait pour Dieu. Dieu se souvient de tout, mieux que l’éléphant, parce qu’il ne se souvient pas pour se venger mais pour nous aimer, et nous aimer pour lui veut dire aussi s’émerveiller de ce que nous avons fait pour lui. C’est pourquoi, à la messe, dans la prière eucharistique, nous osons lui demander de se souvenir de nous et de se souvenir de nos défunts : ils sont vivants en lui et, si médiocre que ce fut, si mêlé que fut notre élan, si maladroite que fut notre action, si insuffisantes qu’y furent nos forces, Dieu s’en souvient pour s’en réjouir, comme en ce matin jadis, Jésus ressuscité, observant du bord du lac ses amis qui peinaient, s’est réjoui, non de pouvoir les surprendre par une pêche miraculeuse, mais de leur effort partagé, de leur persévérance à travailler ensemble, du lien qu’ils conservaient entre eux, quoi qu’il se fut passé, à cause de lui et pour lui.

La fusion que nous célébrons ce matin est donc bien, mes Sœurs, un don que vous faites, un don sans réserve, sans retour, qui n’attend pas d’autre récompense que celle de savoir que vous faites la sainte volonté de Dieu. Vous reconnaissez la formule de la prière de saint Ignace de Loyola. Peut-être aurais-je dû chercher une phrase de saint Augustin dont vos deux Congrégations, mes Sœurs, tâchent de vivre selon la règle. Voilà en tout cas qui a fait réfléchir votre Père Augustin : Dieu crée tout dans le temps, selon la succession du temps, et pourtant en lui les choses ne se succèdent pas les unes aux autres, les plus récentes remplaçant les plus anciennes. Le livre XI de ses Confessions médite ce mystère à loisir. Le bien qui a été fait à un moment et qui n’est plus demeure à jamais en lui, existe toujours en lui, trouve en lui, dans ce que nous pouvons appeler la mémoire de Dieu, sa plénitude, débarrassé enfin de toutes les contingences qui l’enserraient ici-bas et l’empêchaient souvent de porter son plein fruit, comme en Jésus ressuscité vivent tous les instants, toutes les rencontres, tous les actes de sa vie terrestre et ils sont désormais à jamais sources de vie pour les hommes, puisqu’en eux, tels que nous les rapportent les Évangiles, nous pouvons puiser et la puissance des sacrements et la joie de connaître le Seigneur et Celui qui l’a envoyé.

Soyez-en sûres, mes Sœurs : ce que les Religieuses Augustines de Notre-Dame de Paris ont vécu pour l’amour de Dieu, tout cela non pas survit mais vit en Dieu, tout cela est vivant dans la mémoire du Seigneur Jésus ressuscité, tout cela suscite la joie de Dieu à jamais. Tout cela, vous l’apportez aux Religieuses de l’Assomption qui deviennent vos sœurs à un titre renouvelé, par un don sans retour que nous admirons tous et pour lequel nous rendons grâce à Dieu. Vous, mes Sœurs, Religieuses de l’Assomption, vous accueillez ce don, et vous savez vous en émerveiller à votre tour. Vous vous engagez à recevoir chacune des Sœurs ici présentes et avec elles, leur histoire séculaire et leurs œuvres dont les bienfaits n’ont pas cessé de rayonner dans notre ville de Paris. Tant de naissances accompagnées, tant de malades ou de personnes âgées soutenues jusqu’au dernier soupir. Au nom de l’Église, au nom du successeur de Pierre qui a autorisé cette fusion, au nom de l’Archevêque de Paris, je vous remercie : vous consentez aujourd’hui à être enrichies d’un apport nouveau, inattendu, qui va colorer désormais ce que vous ferez et ce que vous serez. Grâce à vous, nous apercevons quelque chose de la mémoire de Dieu, en laquelle rien ne s’efface ni du mal commis car il ne désespère jamais d’en guérir le coupable et d’en transfigurer les plaies ni, moins encore, du bien accompli car il en nourrit sa joie éternelle dans la communion trinitaire où il lui plaît de nous accueillir.

Saint Paul, mes Sœurs, a dessiné pour nous tous ce qu’est la vie nouvelle, la vie renouvelée, qui sera la substance de la vie éternelle et qui déjà, par la puissance du Christ qui nous donne son Esprit, pénètre en notre vie terrestre. Nous l’avons entendu : « S’il est vrai que, dans le Christ, on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage avec amour,… si l’on a de la tendresse et de la compassion, alors, pour que ma joie soit complète, ayez les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments ; recherchez l’unité. » Laissez-moi vous le dire, mes Sœurs, vous toutes qui désormais serez unies dans une même congrégation, laissez-moi vous le dire comme participant de la succession des apôtres, au nom de tous ceux qui vous entourent et de l’Église entière : notre action de grâce à tous en ce jour vient de ce que nous vous voyons avoir l’audace d’entrer dans ce mouvement de l’unité que l’Apôtre décrit ; ma joie, celle de l’Église, celle de tous vos amis, vient de ce que nous vous voyons consentir à rechercher encore mieux l’unité, à grandir dans ce que signifie, ce qu’exige « avoir les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments. » L’Apôtre en dévoile le secret dans une formule impressionnante : « Ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. »

Mes Sœurs, parce que vous vous laissez conduire, toutes, unies dans une même Congrégation, vous accueillant les unes et les autres, chacune recevant toutes les autres comme le don que Dieu lui fait et toutes accueillant chacune comme une sœur que le Seigneur Jésus lui donne à aimer, nous sommes ce matin dans une joie qui s’approche de celle des disciples, ce petit matin-là, au bord du lac, lorsque, débarquant tout transpirants et tout émus de leur barque, les pieds dans le sable, ils ont entendu la voix de leur Maître leur dire : « Venez déjeuner », et ils l’ont tellement reconnu qu’aucun n’osait lui demander : « Qui es-tu ? ». Nous vous le demandons donc, mes Sœurs : apprenez au fil des jours et des années, « à estimer les autres supérieurs à vous-mêmes ». Grâce à vous, la joie de l’Église sera complète ; la joie de Pierre sera complète, lui qui jadis tira le filet plein de gros poissons – et le filet ne se déchira pas. Vous êtes bien plus que 153 et vous n’êtes pas de gros poissons et le filet ne se déchirera pas parce qu’il est tenu par la puissance d’amour du Seigneur Jésus, lui qui s’est anéanti pour nous jusqu’à la mort et que le Père exalte avec nous au plus haut des cieux ; et notre joie à tous, autour de vous, sera complète parce que ce sera déjà, c’est déjà, la joie de Dieu qui veut se souvenir de nous à jamais,

Amen.

+ Eric de Moulins-Beaufort


Homélie pour la messe d’action de grâce à l’occasion de la fusion
de la congrégation des Religieuses Augustines de Notre-Dame de Paris avec la congrégation des Religieuses de l’Assomption,
le samedi 1er octobre 2016, en l’église Saint-Pierre-de-Montrouge



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